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Le blog de Ritournelle

...L’art contemporain, la dissonance en musique, l’art non-figuratif en
peinture, va radicalement rompre avec l’harmonie des classiques. Au bout du chemin
et des parcours complexes et multiples, de la réaction romantique aux audaces de
Debussy, de Manet ou de Cézanne, de Pierre Boulez au nouveau roman d’Alain
Robbe-Grillet, l’artiste va briser tous les codes anciens, rompre avec la tradition,
innover sans cesse, en exprimant non plus la grâce du Cosmos, de Dieu, la vérité de
la nature ou le plaisir, mais sa personnalité profonde, ses tourments et ses joies
inconscients, les bas-fonds de son âme, ses pulsions primitives ou ses
représentations les plus personnelles et les plus subjectives du monde. Ce n’est plus
l’oeil ou l’oreille qui dicteront le travail expressif mais la recherche des lois intérieures
de l’artiste.
Comme en philosophie ou dans les sciences modernes, le penseur, le savant
ou le créateur déconstruit les cohérences et les harmonies supposées du monde. Ce
sera l’oeuvre des philosophes du soupçon, Nietzsche, Marx, Freud. Ce sera la
révolution de Darwin, celle de Planck, d’Einstein, de Bohr ou d’Heisenberg en
physique qui fait éclater la représentation scientifique d’un monde cohérent, stable et
équilibré depuis Newton. La linguistique, l’ethnologie ou la psychanalyse, dans les
sciences humaines, bouleverseront les approches classiques de la géographie, de
l’histoire, de l’économie ou de la sociologie. Dans tous les domaines, les critères
anciens de la représentation se craquèlent. Le doute s’installe face à « une image de
l’univers qui n’a guère évolué depuis près de trois siècles » comme l’écrit Christian
Delacampagne. C’est la naissance de la modernité.
En matière d’esthétique, cette modernité réunit les thèmes de la dissonance,
picturale ou musicale, du caractère révolutionnaire et hyperindividualisé de l’artiste
qui est par essence un solitaire, du moins au début de son chemin créatif.
L’innovation radicale d’aujourd’hui sera le consensus esthétique de demain. Le génie
isolé et incompris, car en avance sur les représentations courantes de son temps,
sera à un moment compris et célébré. Le risque de cette logique, dénoncé par
certains, est de verser dans l’innovation pour l’innovation. Au fond que la norme
commune, la tradition, devienne l’innovation pour l’innovation, bien à l’image de la
mutation permanente du capitalisme qui érige le changement en valeur suprême, ce
que Marx dénonçait par le fait que la bourgeoisie, pour survivre, doit sans cesses
révolutionner les modes de production. Analogies subtiles entre les conceptions du
beau et le système économique dominant. Le livre de Jacques Attali, « Bruits »,
publié en 1977, et sous-titré « Essai sur l’économie politique de la musique », est, en
l’espèce, prophétique.

Dans cette série sur les secousses civilisationnelles qui transforment
profondément notre rapport au monde, je donne quelques pistes éparses pour
entraîner l’agilité de l’esprit critique qui reste bien trop confiné dans les marges
restreintes de la pensée commune. Après cette approche philosophique de la
dimension esthétique de la culture – la culture au sens restreint de l’activité créatrice
du beau – je ne pouvais pas ne pas mentionner l’approche sociologique de la critique
sociale du goût de Pierre Bourdieu, même de manière pointilliste et caricaturale en
regard de la profondeur de l’ampleur des analyses de ce maître-penseur du XXème
siècle. Autre perspective. Autre angle d’approche. Autres enjeux.
Rappelons simplement, presque sous forme d’une évidence, que le jugement
culturel, par delà les grands mouvements de l’histoire de l’art que j’ai décrit plus haut,
dépend du capital scolaire et du poids de l’origine sociale. Les pratiques culturelles
ont une fonction « d’assignation statutaire », de classement, de catégorisation et de
hiérarchisation des individus en groupes sociaux, en classes sociales. Elles
légitiment le goût légitime, le goût moyen et le goût populaire par des stratégies de
distinction. Le goût c’est « le dégoût du goût des autres ». A suivre assurément.

Jean Cornil - Extrait de "Les avatars de l'esthétique" in Secousses civilisationnelles

Published by Ritournelle - - Un peu de culture

commentaires

pierreMOUSSE 04/06/2015 11:49

Avez vous remarqué cette tendance insistante des commissaires d'exposition qui s'ingénient à faire cotoyer des œuvres majeures de l'art classique avec des horreurs conceptuelles d'artistes locaux ou "amis" ? avec l'idée sous-jacente que les critères de jugement sont des notions has been. et que tout ce vaut. ou bien que l'œuvre n'existe que dans sa dimension révolutionnaire et subversive.

Ritournelle 05/06/2015 10:24

L'art contemporain est un vaste débat;il est fait pour susciter le questionnement, que ce soit sur l'époque ou sur d'autres sujets. Il est vrai qu'il exige un bagage culturel , mais comme vous dites, il est parfois déroutant et il est difficile de distinguer les oeuvres de valeur des autres. Le faire côtoyer avec l'art classique peut être intéressant si les critères de jugement sont différents; pour ma part, je privilégie toujours la recherche de l'esthétique...Merci pour votre commentaire.

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