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Le blog de Ritournelle

Entretien avec Charles Pépin

~Vous affirmez que savoir vivre implique de savoir rater. Pourquoi ?

L'échec est inhérent à l'aventure humaine. Lorsque vous faites connaissance avec quelqu'un, celui-ci met rapidement en relation ses réalisations présentes avec ses revers passés. Ceux qui prétendent n'avoir jamais trébuché sont souvent des arrogants auxquels il manque une épreuve du réel et une certaine humanité. Curieusement, il existe peu d'ouvrages consacrés à la notion d'échec. Or cette expérience fondatrice peut nous rendre plus combatifs ou plus sages .Elle peut être une occasion de mieux entendre notre désir profond, de nous rendre disponibles pour de nouvelles voies, plus libres de nous tromper et de progresser. Il y a une corrélation entre les échecs dont on a su tirer les leçons et la réussite à long terme, sociale et humaine. Lorsqu'on a connu des épreuves, on devient plus empathiques, on apprécie mieux son bonheur.

-C'est une vision optimiste. Nos échecs ne nous rendent pas toujours plus forts

En effet, nous ne sommes pas tous égaux dans la résilience. Notre capacité à nous relever est en grande partie liée à ce que nous avons vécu dans l'enfance : l'exemple de nos parents, que nous avons vus affronter leurs propres difficultés avec plus ou moins de combativité, mais aussi les obstacles que nous avons eu nous-mêmes à surmonter. Il me semble qu'il vaut mieux avoir surmonté l'échec très tôt que trop tard, avoir fait l'expérience face auquel il nous faut découvrir nos ressources, que de nous heurter tardivement à l'écueil et de nous en trouver démunis. Parmi mes élèves, je constate souvent que ceux qui ratent leur premier devoir réussissent mieux par la suite que ceux qui s'endorment sur leurs petits succès.

Rater un devoir ou rater sa vie, ce n'est pas pareil. Qu'est-ce qui donne à une erreur la dimension d'un échec ?

L'échec, c'est une erreur doublée d'un sentiment de défaite. Certaines erreurs peuvent être rectifiées sans nous affecter plus que ça. D'autres nous terrassent car nous y avons joué une part de nous-mêmes, liée à ce que Freud appelait l'idéal du moi : c'est notre valeur même qui est remise en question. Ce qui nous accable, c'est de confondre notre personne avec notre ratage, plutôt que de l'observer comme un fait à analyser, comme l'occasion d'un apprentissage.

En cela, notre rapport à l'échec est très différent de celui des anglo-saxons

En effet, depuis l'école, nous sommes sanctionnés pour nos erreurs. Les jeunes sont sommés de réussir vite, en évitant les erreurs d'aiguillage, pour se mettre une fois pour toutes à l'abri du risque. Aux Etats-Unis ou en Scandinavie, l'échec est davantage valorisé. Il est signe d'audace, signe que l'on a commencé tôt à chercher sa propre voie plutôt que failli à se mettre sur les bons rails. Notre tendance à culpabiliser à l'excès lorsque nous avons échoué est un héritage notamment de Descartes, qui voyait dans la volonté humaine ce que les hommes tenaient du divin. Son « quand tu veux, tu peux »encore très ancré dans nos mentalités implique que celui qui ne réussit pas fait un mauvais usage de sa volonté. L'apprentissage serait très différent si, au lieu d'attribuer de mauvaises notes, on s'intéressait au caractère singulier du ratage d'un élève, à ce qu'il y a d'intéressant et d'original dans sa réflexion, quand bien même elle aboutit à un résultat erroné. Notre système scolaire n'encourage pas à la singularité. Il veut fabriquer le plus de « moyens-bons » possibles.

Qu'est-ce que cela signifie rater d'une manière qui nous ressemble ?

Que si l'on échoue en ayant suivi un modèle ou les injonctions de nos parents, alors c'est la double peine. Non seulement on a raté, mais ce n'est même pas ce que l'on souhaitait. Mieux vaut s'efforcer de vivre selon l'injonction nietzschéenne « Deviens ce que tu es ». Car alors les échecs sont admis comme autant d'étapes nécessaires vers notre accomplissement. C'est en se plantant que l'on apprend à mieux se connaître. Le tennisman Wawrinka, 4è joueur mondial, a tatoué sur son bras la phrase de Samuel Beckett « rater encore, rater mieux ». Au lieu d'inculquer aux jeunes la peur de se tromper, il faudrait leur dire qu'il n'y a pas de réussite sans ratage ni persévérance. Et que ce qui compte, ce n'est pas de s'installer dans le succès, mais de progresser dans sa quête. A ceux qui, en concert, lui demandaient sans cesse les mêmes titres, le chanteur Prince répondait : « Ce qui m'intéresse, ce n'est pas ce que vous connaissez déjà, mais ce que vous êtes prêts à découvrir ».

Mais notre audace peut être entravée par la peur de l'irréparable. Qu'est-ce qui serait irréparable pour vous ?

Pour moi, ce serait le fait de ne rien tenter, de ne jamais changer, de s'asphyxier dans une identité et une existence immuables. Je pense qu'une vie réussie est une vie dans laquelle on explore de manière créative sa pluralité. Avec cette définition, les échecs prennent une autre coloration : ils sont moins des portes qui se ferment que des fenêtres qui s'ouvrent . Ils signifient qu'on a osé explorer d'autres possibilités, même si l'on s'est trompés. Les crises sont douloureuses, bien sûr, elles peuvent déboucher sur des ruptures, mais elles sont aussi le signe que quelque chose ne convient plus et doit être modifié. Dans la plupart des échecs, il y a une réinvention qui nous révèle à nous-mêmes : « Dans le péril croît aussi ce qui sauve » disait Holderlin. Ce qui serait irréparable, c'est d'arriver au seuil de la mort en demeurant ignorant d'une grande partie de soi.

Nos échecs nous rapprochent donc de notre vérité...

Vous ne croyez pas si bien dire. Nous ne sommes humains que parce que nous avons échoué à être des animaux comme les autres. Les animaux savent d'instinct ce qu'ils ont à faire. Nous naissons prématurés, inachevés, incapables de marcher et de parler. De ce ratage inaugural est né notre civilisation. Ce qui nous distingue des bêtes, 'est que nous ne sommes pas enfermés dans une essence. Toute notre vie, nous pouvons nous réinventer. A condition de cultiver une sagesse de l'échec. Soit à la manière de Sartre, qui en postulant que « l'existence précède l'essence », affirme notre infinie liberté de nous réinventer. Soit à la manière de Lacan, qui nous enjoint de ne pas céder sur (notre) désir et conçoit nos échecs comme autant de rappels à l'ordre de celui-ci. La première est une sagesse du devenir. Elle est très stimulante quand on est jeune , qu'il faut rebondir et que tout est encore possible. La seconde est une sagesse de l'être, plus adaptée aux crises de l'âge mûr, lorsqu'il s'agit enfin d'être fidèle à soi-même. Je trouve intéressant de dialectiser ces deux propositions : nous pouvons sans cesse nous réinventer, mais toujours dans la fidélité à notre désir.

Psychologies magazine oct.2016

Published by Ritournelle - - Un peu de culture

commentaires

Catherine 09/10/2016 08:50

Voici des réflexions à lire et à relire, à diffuser auprès de ceux et celles de notre entourage qui ont baissé les bras. Merci Françoise d'avoir cité cet interview.

Ritournelle 11/10/2016 12:57

Ce jeune philosophe a des réponses toujours pertinentes aux questions que nous nous posons. Merci à toi pour ton commentaire

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Mes photos, mes coups de coeur en littérature et au ciné, les auteurs et artistes que j'admire,mes productions personnelles et une pincée d'humour...

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