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Le blog de Ritournelle
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Le meurtre du Commandeur - livres 1 et 2 - Haruki Murakami

Le meurtre du Commandeur - livres 1 et 2 - Haruki Murakami

Livre 1 - Une idée apparaît

Le narrateur est un peintre talentueux , spécialisé dans l'art du portrait. Lorsque sa femme Yuzu le quitte, il décide de changer de vie; le voilà donc parti pour s'établir à la campagne, dans la demeure isolée du père de l'un de ses amis, le célèbre peintre Tomohiko Amada, maître du nihonga ( peinture traditionnelle japonaise) , qui termine ses jours en maison de retraite.
Dans la solitude des montagnes, il se retrouve face à lui-même, disposé à abandonner son métier de portraitiste pour entamer une autre démarche picturale, peindre pour son plaisir, découvrir d'autres chemins d'expression.
Cependant, ce désir est interrompu par une commande dont lui fait part son agent : l'un de ses voisins, Wataru Menshiki, demeurant dans une magnifique maison sur l'autre versant de la montagne, souhaite un portrait de lui-même contre une somme exorbitante .  Devant une telle proposition le jeune peintre, à cours d'argent, ne peut refuser. Et cet homme riche, raffiné, cultivé, féru d'art, exige de poser, ce que l'artiste ne demande pas à ses modèles habituellement, préférant leur éviter cette contrainte. Un dialogue et une grande mémoire visuelle lui suffisent à faire émerger l'essentiel d'une personnalité.
Menshiki s'avère être un homme énigmatique qui ne se livre pas facilement; en conséquence, le peintre a beaucoup de mal à faire son portrait. C'est alors que des éléments surnaturels interviennent : des bruits étranges dans le grenier où se trouve un tableau de Tomohiko Amada représentant une scène de l'Opéra Don Giovanni, "Le Meurtre du Commandeur", le tintement d'une clochette la nuit provenant de la fosse d'un petit sanctuaire dans les bois, un nain, copie du personnage du Commandeur du tableau, symbolisant l'Idée susceptible de guider l'artiste...
Avec l'habileté qu'on lui connaît, Murakami nous entraîne dans une histoire envoûtante, avec un souci constant du détail , que ce soit dans la banalité du quotidien ou dans les descriptions des paysages, des atmosphères, des personnages. Il sait nous amener imperceptiblement du réel au surnaturel comme si le récit était constamment dans la normalité. Mais ce qui est remarquable, c'est la réflexion sur l'art , sur l'origine de la création, sur la portée d'une oeuvre d'art pour l'artiste .
Un texte dense, bourré de références musicales, cinématographiques, littéraires, dont le rythme lent et parfois répétitif est compensé par l'originalité d'un univers unique, fascinant.

"Il me suffit que nous nous soyons rencontrés et que nous ayons bavardé. Que vous-mêmes, en chair et en os, ayez posé devant moi ou non, cela ne changera rien au tableau."

"Quand on plonge au plus profond d'un être, et c'est valable pour n'importe qui, on trouve forcément une lumière qui brille."

"Dans le silence du bois, je pouvais presque percevoir jusqu'au bout de l'écoulement du temps, du passage de la vie. Un humain s'en allait, un autre arrivait. Un sentiment s'en allait, un autre arrivait. Une image s'en allait, une autre arrivait. Et moi aussi, je me désintégrais petit à petit dans l'accumulation de chaque moment, de chaque jour, avant de me régénérer."

Livre 2 - La métaphore se déplace

Le portrait du raffiné Menshiki n'est en fait qu'un prétexte pour que l'artiste puisse honorer une autre de ses commandes : celle d'une préado de 13 ans, Marié , habitant avec son père et sa tante Shoko en face de chez lui, et qu'il observe régulièrement à la longue vue. Marié suit les cours du peintre à l'école d'art locale;  elle en apprécie le talent  et se plie donc volontiers aux séances de pose, tout en dévoilant une facilité de parole que sa retenue habituelle ne laissait prévoir. Un échange fructueux s'établit entre le peintre et son modèle. Mais un jour, Marié disparaît...
Dans ce second volet de l'histoire, l'accent est mis sur le parallèle entre le fameux tableau Le meurtre du Commandeur et celui que l'artiste est en train de réaliser. Tomohiko Amada a fait une oeuvre à part , liée à son passage à Vienne, aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Ses personnages symboliques guident le narrateur  au point de modifier sa technique picturale ; il ne la maîtrise plus, les formes ne sont plus des évidences, c'est comme si elles existaient selon leur propre volonté. L'artiste devine que le pouvoir surnaturel du Meurtre du Commandeur est en lien avec la disparition de Marié et qu'il devra accéder à un autre monde, plus souterrain pour la retrouver. La métaphore devient réalité.
Ce deuxième livre nous plonge encore davantage dans le monde fantastique et onirique de Murakami. On peut regretter l'usage excessif de métaphores qui peut paraître lassant et peu crédible. Cependant la lecture de cette fin du texte est essentielle pour comprendre les clés de l'histoire, faire prendre conscience au lecteur que les vérités ne nous sont pas toutes accessibles, et que fuir la réalité peut permettre une meilleure connaissance de soi.

"… il est presque quasiment impossible, pour un homme, d’arrêter de penser à dessein à quelque chose. L’intention même de ne plus penser à quelque chose est déjà une pensée, et, tant qu’il garde cette intention en tête, ce quelque chose est toujours pensé. Aussi, afin de ne plus penser à quelque chose, il doit d’abord se détacher de l’idée même d’arrêter d’y penser. "

En conclusion, j'ai une préférence pour le premier livre, mais ces deux tomes captivants composent un voyage initiatique envoûtant dans l'univers d'un grand maître de la littérature japonaise.