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Le blog de Ritournelle
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Le détour - Luce d'Eramo

Le détour - Luce d'Eramo

Il y a des livres qui marquent par leur singularité, leur force, leur impact au plus profond de nous-mêmes. Le détour est de cette veine-là. Découvert grâce aux Carnets de Goliarda Sapienza, auteure de L'art de la joie, qui l'a tout de suite considéré comme l'un des plus grands témoignages de femmes sur l'expérience dans les camps nazis, il nous plonge dans l'itinéraire d'une adolescente curieuse de connaître la vérité et sur celui d'une femme en quête de son identité.
Luce d'Eramo est née en France en 1925. Elle demeure à Reims avec ses parents italiens jusqu'à l'âge de 14 ans, puis la famille part vivre en Italie . Dans ce milieu bourgeois, son père est sous-secrétaire à l'aviation dans la République de Salo. En 1944, alors que l'alliance de l'Axe (Allemagne, Italie, Japon) est proche de la défaite, des rumeurs de plus en plus fréquentes de maltraitance et de cruauté extrême circulent au sujet des camps nazis. Luce est alors une jeune étudiante brillante, soucieuse de se rendre compte si ces rumeurs sont fondées; elle s'oppose à la volonté de son père et part en tant que volontaire dans un camp de travail en Allemagne.
Elle va payer très cher son courage et son audace, qui la propulsent de Francfort à Dachau, puis à Mayence. Prison, tentative de suicide, mais à chaque fois , elle dépasse ses traumatismes, n'épargne pas ses efforts devant la réalité violente, d'autant plus amère qu'elle est contraire à son acquis culturel familial. Malgré un traitement "privilégié" dû à ses origines, elle refuse d'être rapatriée, de retrouver ce milieu  dont elle rejette l'idéologie et c'est en voulant secourir des personnes dans un immeuble en flammes, suite à un bombardement, qu'elle se retrouve gravement blessée, paralysée. Son retour en Italie se fera en décembre 1945. Désormais en fauteuil roulant, rien n'arrête sa volonté d'avoir une vie normale qui passe par la reprise des études, le mariage et l'écriture.
De 1953 à 1977, le Détour prend forme , selon un ordre non chronologique , celui des méandres de la mémoire qui restitue les souvenirs par impulsions .
La première partie nous fait ressentir avec une grande précision les horreurs des camps de travail, qui , même s'ils n'atteignent pas le degré de violence des camps de la mort, sont représentatifs de la folie nazie.
Luce d'Eramo évoque avec justesse et sensibilité le quotidien de tous ces prisonniers ou volontaires de différentes ethnies qu'elle côtoie à l'I.G.Farben ou dans les baraques, et dont elle dresse des portraits justes,  concis, parfois sans concession.
Dans une seconde partie, l'écrivaine tente d'analyser son parcours personnel à travers ce drame historique . Elle tente d'en chercher le sens , se juge sans aucune complaisance, devine que cette expérience lui a appris la valeur de la solidarité, de même qu'elle lui a fait comprendre que la crainte de l'autre est la source de bien des malheurs humains.
Cette lecture, soumise aux aléas de la mémoire, n'est pas toujours facile, mais peut-être était-ce la volonté de l'écrivaine de mieux faire saisir au lecteur ce que le choc de cet énorme traumatisme a provoqué d'efforts pour reconstituer des événements enfouis et pouvoir les évoquer .
Le livre, paru en 1979, a connu un vif succès en Italie, et sa réédition aujourd'hui avec les notes de la traductrice , brasse tous les genres : autobiographie, journal intime, témoignage, roman d'introspection.
Il est celui d'une femme libre, sensible, hors norme, que rien n'a arrêté dans sa détermination , son désir d'équité, de vérité.
Luce d'Eramo est décédée à Rome en 2001.

"J'étais découragée par la nature humaine, par l'incroyable rapidité avec laquelle un cerveau pensant (à commencer par le mien) s'adapte aux situations les plus invivables. Par la suite, j'ai compris qu'il n'y avait pas de quoi s'abattre si dans ces corps affaiblis s'éteignait également l'esprit. La lumière de la raison se concentrait tout entière sur son propre souffle vital. La faiblesse du corps engourdissait le cerveau. Il ne restait à l'organisme que l'énergie de tirer encore un mois, encore un jour, encore une heure. En quelques semaines, je me suis plongée dans une seconde découverte qui a chamboulé tous mes repères précédents.
Je veux parler de la normalité absolue du crime, de la violence physique, de la délation, la perversion, qui nous apparaissaient tout de suite naturels, familiers comme une routine."

"Tant de faits oubliés m'avaient placée devant une série de subterfuges de ma mémoire. Comme par hasard, c'étaient presque toujours des scènes désagréables, des comportements pour le moins embarrassants que j'avais rangés dans l'oubli."

Il m'a semblé opportun de joindre à ce récit un autre témoignage émouvant, celui de Francine Christophe, rescapée des camps :