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Le blog de Ritournelle
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Térébenthine - Carole Fives

Térébenthine - Carole Fives

Après des études de philosophie, Carole Fives est entrée à l'école des Beaux-Arts pour y suivre les deux dernières années du cursus. Au début des années 2000, la formation n'a rien d'académique, elle suit l'air du temps en donnant toute la place à l'art conceptuel.
Ce roman est né de cette expérience , ainsi que de deux autres événements : le retour à la peinture annoncé dernièrement par les revues d'art , et le suicide de celui qui lui a appris les bases du dessin.
Ils sont trois , l'écrivaine, Luc et Lucie, surnommés "Les Térébenthines", à se retrouver avec la même passion de la peinture dans une école qui refuse l'académisme, sous prétexte que l'art traditionnel est mort, et que seule la technologie peut apporter du renouveau. Le but est de "produire du sens", la sensibilité est laissée de côté. Il faut créer du spectacle  par la "performance", chercher la provocation , l'oeuvre elle-même n'a pas d'intérêt, c'est le geste qui compte.
Dans ce contexte, les trois amis sont relégués dans une cave où ils s'adonnent à leurs créations : Luc se spécialise dans les paysages , l'art abstrait, Lucie dans les collages, la narratrice dans les portraits.
«À l'école, le professeur de peinture est en dépression depuis deux ans et, pour d'obscures raisons, il n'a pas été remplacé. C'est donc entre étudiants que vous allez vous former le plus efficacement, les autres enseignants ne se risquant que rarement jusqu'aux sous-sols, préférant éviter d'attraper la tuberculose et autres infections propres aux miséreux et aux artistes maudits.»
Chacun a ses idées sur le rôle de l'art, sur la technique, sur la façon d'appréhender une oeuvre, sur la définition du beau. Mais si comme l'affirme l'un des professeurs," un bon peintre est un peintre mort", la confrontation avec ces théories destructrices donne aussi l'occasion à la narratrice de contester le peu de place faite aux artistes femmes depuis toujours. Et pour cause, 85% des nus féminins exposés au Louvre sont féminins, mais moins de 5% des artistes sont des femmes.
D'où l'idée de faire un exposé pour les mettre en lumière, leur redonner leur juste place. Et puis, arrivent les nécessaires installations demandées par les enseignants, dotées d'une bonne dose d'humour, et enfin le mémoire , exercice qui doit fournir les explications d'une démarche artistique :
« Un artiste à la fin du XXème siècle ne peut pas se contenter de produire des oeuvres, il doit aussi produire leur explication. Il doit être le premier critique de son travail. le discours compte plus que l'objet, voire le remplace."  Ce travail inclut les mots et ce sont eux qui vont ouvrir les portes de l'émotion : c'est une vraie révélation pour celle qui comprend que son chemin va être celui de la littérature.

Luc , quant à lui, va tenter de persévérer malgré les difficultés inhérentes à la création, à l'originalité de son parcours dans un contexte hostile, un choix qui s'avérera dramatique...
Lucie devient enseignante à son tour, dans l'Education nationale.
Trois destins différents nés d'une même passion envisagée comme un acte de résistance à l'époque du numérique ; ils soulignent la difficulté d'être un artiste de nos jours, tout autant que la nécessité de l'apprentissage du regard, de la connaissance du corps pour envisager un métier autour de l'image.

Comme l'a affirmé récemment Carole Fives :
"J’ai repensé à ma génération, à tous ceux qui ont abandonné, ont sombré dans l’alcoolisme, la marginalité, se sont suicidés. »
"Pas plus que l’art conceptuel n’a tué la peinture, le nouveau roman n’a tué l’intrigue et la narration.Toute l’intelligence du monde ne peut rien y faire, l’art est avant tout une affaire d’émotion. "

Voilà un livre qui peut séduire tous ceux qui s'intéressent à l'art ou le pratiquent. Pénétrer dans les affres de la création avec ces jeunes artistes, les sentir vibrer, se questionner, se désespérer parfois, mettre toute leur âme et leurs affects  dans la peinture, partager leurs débats autour de ce qui les anime , les rend vivants, évoquer les maîtres du passé et ceux qui sont dans l'actualité , tout cela donne son intérêt à ce roman d'apprentissage . L'usage du tutoiement s'adresse au lecteur et aussi à la narratrice elle-même qui porte un regard ému sur cette période forte de sa vie, déterminante quant à son destin d'écrivaine.