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Le blog de Ritournelle
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Pouvons-nous contribuer au bonheur d'autrui?

L'amour inconditionnel des parents pour leurs enfants, le don gratuit et anonyme pour aider une personne en difficulté,la rencontre avec un intellectuel qui décide d'une vocation sont autant d'exemples qui laissent penser que le bonheur peut dépendre d'autrui.
Pourtant, l'amour parental est parfois dévorant, le don reçu peut se révéler intéressé, l'influence de ceux qu'on admire, plus idéologique que sincère. Il est alors tentant de se convaincre qu'on ne peut atteindre le bonheur que par soi-même et qu'au fond, c'est nous qui choisissons d'être heureux ou pas. Mais n'est-ce pas sous-estimer ce que nous devons à autrui et nos propres capacités à rendre les autres heureux que de croire que chacun ne doit qu'à lui-même le sentiment de pouvoir réussir sa vie?
Des valeurs comme la gratitude ou la générosité qui nous lient aux autres ne sont-elles pas des ingrédients nécessaires à toute conception du bonheur?
Etymologiquement, le bonheur désigne "la bonne fortune"et l'on peut penser effectivement qu'il faut de la chance pour réunir les conditions d'une vie réussie : bonne santé, éducation bienveillante, possibilité de développer ses propres capacités, semblent, parmi d'autres, des éléments d'accès nécessaires au bonheur. Mais l'on sait bien qu'ils ne sont pas suffisants. Etre heureux dépend surtout de soi et du regard qu'on porte sur ce que l'on a reçu ou pas. Doit-on cependant en déduire qu'on ne peut pas faire le bonheur d'autrui?
Pour être heureux, il faut être épargné par les injustices les plus scandaleuses, comme ne pas pouvoir être soigné ou éduqué. Tel aura été le projet des révolutionnaires français qui affirmaient par la voix de St Just que "le bonheur est une idée neuve en Europe". Comme le dit Tocqueville, avec l'avènement des démocraties, le gouvernement "prend la place de la providence". C'est à lui qu'incombe de satisfaire le droit au bonheur revendiqué par tout citoyen...au risque de l'infantiliser. A l'extrême, l'Etat providence risque en effet de décréter les critères du bonheur.
A trop attendre que les autres fassent notre bonheur, on risque bien de ne jamais le goûter.
Ainsi, pour Alain, il suffit de voir un enfant seul jouer dans sa chambre et de constater qu'il n'attend pas que l'on joue pour lui, pour comprendre que le bonheur dépend d'abord de nous-mêmes, de notre manière d'être acteur et non spectateur de notre vie. Non pas qu'il faille s'isoler, mais le meilleur moyen de contribuer au bonheur d'autrui est encore d'être heureux soi-même.
Partant de notre incapacité à connaître ce qui peut rendre les autres vraiment heureux parce qu'ils sont toujours libres d'interpréter négativement l'attention que nous leur portons, il est tentant de ne pas trop se soucier de leur bonheur. Mais alors le risque est grand de ne s'occuper que de soi et d'instrumentaliser autrui pour notre propre bonheur. C'est là le piège de l'orgueil, voire de la mégalomanie.
A l'orgueil qui procède d'une surévaluation de soi, Descartes oppose  "la générosité", qui consiste en une juste évaluation de soi et des autres. Si l'on ne peut faire le bonheur des autres, du moins peut-on leur manifester notre confiance dans le bon usage qu'ils peuvent faire de leur liberté. Ainsi Descartes conseillait-il à la mélancolique princesse Elizabeth de Bohême d'acquérir par la philosophie " la souveraine félicité que les âmes vulgaires attendent en vain de la fortune et que nous ne saurions n'avoir que de nous-mêmes".
Si nul ne peut s'enorgueillir de faire le bonheur des autres, du moins peut-on contribuer à guider autrui dans sa propre quête du bonheur, en lui manifestant notre bienveillance et notre goût de la vie.

Exemples :

-Dans Le meilleur des mondes (1932), Aldous Huxley décrit une société organisée artificiellement pour que chacun éprouve du plaisir en continu, dénonce la confusion entre Etat providence et liberté respectée.

-Cyrano de Bergerac (1897), desservi par son nez disgracieux, ne peut séduire Roxane. Il met son talent oratoire au service de Christian dont Roxane est amoureuse, montre comment on peut faire le bonheur d'autrui en sacrifiant le sien.

-Citizen Kane, d'Orson Welles (1941), raconte la vie d'un self-made man devenu milliardaire et homme politique au prix d'une multitude d'actes immoraux.Malgré ses succès, Charles Foster Kane meurt seul et malheureux, avec pour seule nostalgie, Rosebud, le traîneau de son enfance.
On ne peut construire son bonheur sans le souci d'autrui.

Extrait de l'article : Peut-on faire le bonheur d'autrui? -Philosophie magazine n°avril 2021