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Le blog de Ritournelle
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Quel(le) français(e) êtes-vous?

- L' enraciné :
Vous savez où sont vos racines,
comment ont vécu vos ancêtres, vous ne vous considérez pas comme un individu rationnel isolé, mais bien comme l'héritier d'une tradition aussi concrète que les champs labourés. Il est donc fort possible que le poème "Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres" de Charles Péguy fasse battre votre coeur. D'ailleurs vous êtes convaincu que tous les peuples de la terre éprouvent ce genre d'émotions pour leur géographie, leur architecture, leur langue, leurs spécialités culinaires. Et si en France de tels affects sont parfois récriés comme relevant du nationalisme ou de la xénophobie, vous trouvez qu'un tel enracinement donne consistance et sens à l'existence. Mieux, l'héritage culturel est l'unique richesse des classes populaires, un bien inestimable que les soi-disant progressistes voudraient leur arracher.

-L'ambassadeur :

Pour vous, l'identité nationale tient aussi dans la valise, elle permet de voyager, d'être reconnu par les autres. Vous pourriez vivre à New York ou à Singapour que vous continueriez à chercher des fromages et des vins français, à apprécier la compagnie des expatriés, à suivre TV5 monde, à lire en français. Vous avez un peu d'accent en anglais? Ce n'est pas grave, tout le monde trouve ça charmant. Pour vous, l'identité nationale n'est pas une ancre mais un passeport, un tremplin. Comme Alexis de Tocqueville, ou Chateaubriand en Amérique, un Français qui part au bout du monde doit rester à la fois un ambassadeur et un observateur. Du reste, vous approuvez cette page des Mémoires d'Outre-tombe :
"Quelle serait une société universelle qui n'aurait point de pays particulier, qui ne serait ni française, ni anglaise, ni allemande, ni portugaise, ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés? Sous quelle règle semblable, sous quelle loi unique existerait cette société?Il ne resterai qu'à demander à la science le moyen de changer de planète."

-Le rural :

"Penser global, agir local": cette formule répandue dans les milieux écologistes et qu'on trouvait déjà chez J.Ellul (1912-1994) vous convient. Inutile de rêver d'une vie à la campagne semblable à l'Angélus peint par Millet, c'est fini la piété et le dur labeur dans une France majoritairement paysanne. Les ruraux font désormais partie du village global, ils sont connectés, intégrés à l'ère de la technique, et c'est une source d'opportunités. Le courant de la collapsologie n'insiste-t-il pas sur le fait que, pour développer les nouveaux rapports au monde, il est nécessaire de partager les informations sur la permaculture, l'énergie solaire, la géothermie, et que ce sont souvent les tutoriels et les articles en ligne qui permettent aux utopies concrètes de fleurir? Pablo Servigne : "Plutôt que le repli sur soi, les collapsologues pratiquent l'ouverture et l'inclusion, convaincus que l'avenir se trouve dans les écovillages ou les réseaux d'initiative de transition." Et, il reconnaissait au passage ce paradoxe :
les collapsologues ne sont pas tous dans leur jardin à la campagne, ils passent une partie de leur temps assis devant leur ordinateur. Réinventons le réseau, donc!

-Le découvreur :
Et si le plus grand poète français n'était autre qu'Arthur Rimbaud? L'adolescent doté d'un lexique de vieil érudit écrit sans avoir en rien diminué sa fougue, a donné à l'alexandrin de nouvelles sonorités, de nouvelles images. Et pourtant, il a tout plaqué, ses Ardennes natales et Charleville, "supérieurement idiote parmi les petites villes de province", ainsi que le milieu littéraire parisien qui l'avait accueilli en fanfare pour devenir soldat néerlandais, déserteur en Inde, chef de chantier à Chypre, trafiquant d'armes au Harar...Par une sorte de paradoxe, l'esprit français consiste en cette audace, cette capacité d'aller au devant d'horizons inconnus, de rendre des risques insensés sans lesquels il n'y aurait eu ni Bonaparte, ni Louis Pasteur, ni Gustave Eiffel, ni Yves Saint-Laurent...Quoi de plus français que le câble tendu en toute clandestinité par le funambule Philippe Petit entre les deux tours du World Trade Center, sur lequel il a dansé au nez et à la barbe des policiers américains?
Rappelons-nous les exclamations programmatiques de Rimbaud dans le "Bateau ivre" :
"J'ai vu des archipels sidéraux! et des îles! Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur: - Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles, million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?".

Extrait de l'article A quel profil vous rattachez-vous? Philosophie magazine n° février 2022