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Le blog de Ritournelle

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Articles avec #un peu de culture

Se laisser divaguer sur les rives d'un fleuve...

Pourquoi plonger dans les eaux vivifiantes d'un cours d'eau quand on peut laisser son esprit divaguer depuis sa rive?

Dans ses Conseils au bon voyageur, Victor Segalen n'y va pas par quatre chemins : « Garde-toi d'élire un asile ». Plus loin : « Ainsi, sans arrêt ni faux pas, tu parviendras aux remous pleins d'ivresse du grand fleuve Diversité. »

D'accord, Victor, je comprends votre envie de plonger dans les courants impétueux afin de dériver jusqu'aux deltas pleins de promesses . Mais, à force d'avoir descendu les fleuves, j'ai découvert un autre usage du cours d'eau : surtout n'y point plonger ! Se tenir immobile sur sa rive et s'hypnotiser devant son courant, en laissant divaguer regard et pensées.
Faire halte au bord d'un cours d'eau consiste à se tenir dans une ligne médiane et fort digne : ne pas prétendre le remonter, ne pas s'abaisser à le suivre. En d'autres termes, se refuser à toute bravade de contre-flux et s'oublier dans le courant dominant. On s'épargnera ainsi l'alternative du saumon frénétique et du rhizome déprimant (image de P.Sloterdijk dans Après nous le déluge, pour désigner nos sociétés bâtardes sans racines et sans pères à la dérive dans les marais du renoncement ).
Assis au bord d'un fleuve, muni de tabac blond, d'un petit livre et d'un flacon de vin sec, on se paiera à bon compte un spectacle envoûtant et une source inépuisable de méditation.
Je suis resté des heures sur la rive droite du fleuve Oubangui entre la République centrafricaine et la République démocratique du Congo. En face, le Congo bruissait lugubrement. Le soleil descendait le ballet dolent des piroguiers faisait oublier que la guerre avait fait rage quelques mois plus tôt : un fleuve emporte tout.
Au bord de l'Angara, à Irkoutsk, des vapeurs de brume froide dansaient au-dessus du courant, et leurs convulsions donnaient au paysage un aspect incertain – le monde était en sursis.
Les eaux de l'Amou Daria que je fixais depuis la rive tadjike, descendaient à gros bouillon, charriant la puissance et la gloire de la terre du Pamir. On savait qu'elles n'arriveraient jamais à destination – la mer d'Aral – pompées en chemin par les programmes d'irrigation, et c'était grande pitié de contempler toute cette énergie dont on pressentait l'agonie.
Sur les rives de la Yamuna en Inde, je contemplais les miroitements du ciel quand un cadavre flottant passa au milieu du fleuve. Un corbeau était juché sur le ventre gonflé et y donnait de temps en temps un coup de bec. Les fleuves sont des autoroutes funèbres. Elles transportent les débris de l'érosion et les particules mortes vers la grande lessiveuse de l'océan.
Devant le Bosphore, qui n'est pas un fleuve mais un goulet, c'atit un autre spectacle : la valse épileptique des ferrys, des cargos, des barques et des patrouilleurs produisait une agitation superbe, terrifiante, décourageante, moderne en somme. Parfois, en pleine capitale, au bord du Tibre, à Rome, de la Seine à paris, de la Neva à Saint-Pétersbourg, les berges, comme des saignées sauvages offrent la seule chance de rencontrer une bête, une herbe folle, de s'abandonner quelques instants et de se reposer de l'artifice monstrueux de la ville.
« L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive : il coule, et nous passons ! », mélancolisait Alphonse de Lamartine au bord de son lac. Mais s'il s'était tenu au bord de l'eau en mouvement – Orénoque, Loire ou Tamise - , et non de l'eau en plan, il aurait trouvé qu'il y avait là – sinon « un port »- du moins un poste d'inspiration, un laboratoire poétique, où toute envie de se déplacer s'évanouit, puisque le fleuve le fait à votre place.
 

A contre-courant – Sylvain Tesson – Philosophie magazine n°juin 2017

Se laisser divaguer sur les rives d'un fleuve...

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Published by Ritournelle - - Un peu de culture

Peut-on encore être heureux dans un monde violent, égoïste, injuste?


Le bonheur est cette coïncidence apaisée entre soi et le monde- si le bonheur est bonheur d'être au monde, alors il est impossible d'être heureux dans ce monde-là.
On peut toutefois opposer à cette vision du bonheur-que nous appellerons rapidement "bonheur des Anciens", une idée du bonheur plus moderne, que l'on trouve par exemple chez Rousseau ou chez Hegel. Le bonheur serait alors moins un état de satisfaction qu'une quête, un effort pour améliorer le monde. "Malheur à qui n'a plus rien à désirer" écrit Rousseau pour dire que le bonheur réside dans le désir du bonheur plus que dans le bonheur lui-même.
Dès lors, le bonheur demeurerait possible jusque dans un monde chaotique, pourvu que nous gardions espoir dans son progrès, que nous ayons des idées à mettre en oeuvre pour lutter contre sa régression. Le bonheur pourrait être au coeur même de ce combat, dans l'énergie que nous sommes capables de déployer pour que ce monde soit "moins violent, égoïste, injuste" : il serait un "bonheur de combattant. L'expression est toutefois problématique dans la mesure où le bonheur renvoie à un équilibre durable. Ce bonheur du combattant est peut-être davantage une joie de combattant, une émotion passagère qui s'empare du coeur et de l'âme de celui qui lutte pour le progrès du monde - voire, comme le dit Camus dans son discours de réception du prix Nobel, pour éviter que le monde ne se défasse.
Cette joie de combat doit encore être distinguée d'une joie d'acceptation, voire d'une joie mystique. Cette dernière est possible même dans un monde dévasté par la violence et l'injustice.C'est la capacité à dire oui au monde malgré tout, malgré les horreurs et les victimes innocentes, à prononcer de "grand oui "dont parle Nietzsche et qu'il appelle parfois "joie tragique". Reste à savoir quelle relation une telle joie affirmative offre avec la joie de combat.
On pourrait penser qu'elle s'y oppose : si je dis oui à tout, je ne lutte donc pas pour le progrès du monde. je préfère penser qu'elles se complètent, paradoxalement : c'est parce que, au fond, je trouve la force d'accepter la vie comme elle est, que je suis capable, l'instant d'après, de me battre pour améliorer le monde. La sagesse stoïcienne ne dit pas autre chose :la joie d'acceptation peut nourrir la joie de combat.

C. Pépin - Philosophie magazine n°mai 2017
 

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...L'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence...
...Chacun d'entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d'exclusion, parfois en instrument de guerre. Pour tous ceux, notamment, dont la culture originelle ne coïncide pas avec celle de la société où ils vivent, il faut qu'ils puissent assumer sans trop de déchirements cette double appartenance, maintenir leur adhésion à leur culture d'origine,ne pas se sentir obligés de la dissimuler comme une maladie honteuse et s'ouvrir à la culture d'accueil...
...De la même manière, les sociétés devraient assumer elles aussi, les appartenances multiples qui ont forgé leur identité à travers l'Histoire, et qui la cisèlent encore ; elles devraient faire l'effort de montrer, à travers des symboles visibles, qu'elles assument leur diversité, afin que chacun puisse s'identifier à ce qu'il voit autour de lui, que chacun puisse se reconnaître dans l'image du pays où il vit, et se sente encouragé à s'y impliquer plutôt que de demeurer, comme c'est trop souvent le cas, un spectateur inquiet, et quelquefois hostile.
Amin Maalouf – Les identités meurtrières

 

...Chaque individu se produit, non plus dans un arbre généalogique, mais dans un arbre relationnel constitué de ses liens singuliers avec des lieux disparates, des musiques, des cuisines. Tous ces lieux se touchent, s'entrecroisent, ça circule, ça produit du nouveau. C'est pourquoi il nous faut envisager un monde où les flux migratoires sont inévitables. Et l'on ne peut pas admettre que l'indignité soit au bout du voyage...

Patrick Chamoiseau – Philosophie magazine avril 2017

 

...Interdire l'entrée, comme expulser, relève de l'illusion : cela consiste à croire qu'on peut faire une différence entre un groupe d'individus dangereux par essence et une communauté qui serait en sécurité, par essence aussi, du moment qu'elle a mis le danger dehors. Ma thèse, c'est que toutes les communautés sont divisées de l'intérieur, que bien sûr les musulmans ne sont pas intrinsèquement terrorristes, et qu'il restera aux Etats-Unis comme en France avec des mesures de ce type (décret ant-immigration de Trump), bien des dangers.
...Selon moi, les néofascistes et les néopopulistes croient que , après avoir expulsé quelques dizaines de milliers de personnes, le peuple réuni va enfin couler des jours tranquilles. Quelle illusion ! Le courage démocratique consiste à admettre qu'on est complexe et divisé. Le racisme transpose cette division intérieure en une image de soi-même positive et une image de l'autre négative. C'est ce que j'appelle le déni de l'ambivalence. Or l'ambivalence est une caractéristique de l'humain, que nous devons surmonter dans la vie individuelle pour être heureux et dans la vie collective pour être juste .

Frédéric Worms – Philosophie magazine avril 2017

 

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Poser les pieds sur des sols encore inviolés, est-ce possible? Et, au fond, qu'est-ce qui nous y pousse?


C'était à l'époque préhistorique - ou préadamique si l'on tient à parler comme un théologien- L'homme n'avait pas encore initié son entreprise d'asservissement du monde (ceci, les ecclésiastiques ne le disent pas) . Au Pléistocène, la terre ressemblait à un laboratoire sauvage, bruissant de vie et de menace,, où Homo erectus s'employait à durer. Il croissait dans la savane,la forêt, la steppe aride. Il poussait ses feux, foulait pour la première fois certains territoires. On a retrouvé des traces de ses pas fossilisées dans les déserts d'Eryhtrée. L'empreinte d'un hominidé est aussi un grand pas pour l'humanité que celle de Neil Armstrong sur le sol lunaire en juillet 1969. Notre ancien bipède, bien qu'il eût à essuyer les plâtres de la vie sur Terre, passa sans presque laisser de trace. C'est là sa noblesse.
J'ai le sentiment que l'empressement des enfants à souiller un beau carré de neige blanche dans un jardin matinal, à massacrer une dune lisse est le lointain écho de ces temps où il était commun de fouler pour la première fois un arpent de la Terre. Marquer le sol, laisser une trace, sont-ce là des penchants enfouis dans le cerveau profond?
Qui peut s'offrir ce luxe au siècle 21 d'effleurer un endroit intouché? Qui éprouvera ce tressaillement, ce saisissement glorieux d'imprimer son passage sur une surface préservée? Qui? Sur les océans, pas le moindre ilôt où un humain n'ait déjà débarqué...Sur les continents, toute la boue du monde a été foulée, l'intégralité du territoire explorée, exploitée. Huit milliards d'humains ne commencent-ils pas à trouver aujourd'hui que la place manque?
Pas si vite! Les alpinistes et les spéléologues connaissent encore le privilège de la défloration géographique. Dans les montagnes du Pamir en Asie centrale, dans les Kunlun chinois, sous les plateaux calcaires de Patagonie, il y a encore des sommets ou des gouffres inconnus. Chaque année, un conquérant de "l'inutile" se hisse sur un pic intact, découvre une grotte.
Une fois là-haut, une fois en bas, ces athlètes éprouvent-ils un sentiment religieux? Certains ont la fibre spirituelle, ils savent qu'ils rejouent la geste des premiers hominidés, posant le pied sur des lieux inviolés. D'autres n'ont pas le temps de rêvasser à la portée de leur conquête : il leur faut redescendre vite avant la tempête. D'autres désacralisent à dessein le moment, en allumant une cigarette, comme André Vialatte, en 1955, au sommet du Makala, dans l'Himalaya. D'autre encore ne pensent qu'à la photographie, au drapeau, à la gloire immédiate. Et puis il y a ceux qui sont déçus, car ils découvrent sur le sommet qu'ils imaginaient vierge un objet laissé par un prédécesseur. Werner Herzog avait fait de cette déconvenue le thème de son film Le cri de la roche .
Il me fut donné une fois dans ma vie d'éprouver ce sentiment préadamique. C'était au Yémen, sur l'île de Socotra, face à la corne de l'Afrique. J'étais le second de cordée d'un guide de montagne. Nous ouvrions une voie sur une falaise vierge. Nous grimpions jour et nuit, et soudain, nous gagnâmes à mi-paroi une terrasse plane, suspendue au-dessus de la mer. Au-dessus de nos têtes, il y avait encore 200 mètres à grimper. Nous fîmes halte sur le replat, environnés de vide. L'endroit était recouvert d'une nappe de sable blanc, pur, c'était une nacelle de roche flottant dans l'inaccessible. Les murmures du ressac montaient dans l'air. Personne n'avait voulu grimper ni descendre avant nous. Sur ce sable que rien d'humain n'avait effleuré, je fis le geste rituel et déposai l'empreinte de ma main. Puis je me dis que Narcisse après s'être regardé dans un reflet avait peut-être appliqué sa paume dans le sable.
J'effaçai tout et nous repartîmes vers le sommet.

Sylvain Tesson - Laisser une trace - Philosophie magazine avril 2017

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"Il faut des jeunes qui aient envie de devenir milliardaires", déclarait Emmanuel Macron en 2015. Mais au fond, quelles motivations pourraient nous pousser à toujours gagner plus

- Parce que nous manquons de modération
Aristote ( 4è siècle av. JC)

Aristote, penseur du juste milieu distingue la simple économie et la chrématistique. Alors que la première est liée à l'autosuffisance, c'est à dire à la nécessité pour une famille ou une communauté de se procurer de quoi vivre, la seconde désigne "un appétit d'acquisition déréglé, pour lequel il semble n'y avoir nulle borne à la richesse et à la propriété." Forme d'excès, pathologie de l'économie marchande souvent liée à l'usure, la chrématistique est une pente où l'on est entraîné de plus en plus vite:
"La jouissance résidant dans un excès, les gens cherchent ce qui produit cet excès."

- Parce que l'argent est un nouveau Dieu
F.Nietzsche ( 19è siècle)

L'amour de l'argent est une caractéristique de la modernité qui, selon Nietzsche a rejeté la sagesse du juste milieu. L'homme moderne désespère de voir la richesse s'entasser trop lentement. Plus profondément, c'est un "fanatisme du désir de puissance" qui trouve dans l'argent son moyen d'expression privilégié. En lien direct avec le thème de "la mort de Dieu" et le ruissellement du nihilisme, F.Nietzsche tient que les "moyens du désir de puissance ont changé": l'ère du nihilisme est celle où l'amour de l'argent supplante l'amour de Dieu, et où ce n'est ainsi plus ni Dieu ni la vérité qui vous donnent bonne conscience, mais le montant de votre relevé de compte.

- Parce que nous sommes angoissés
J. Maynard Keynes ( 20è siècle)

La motivation première à devenir riche serait d'ordre psychologique et pulsionnel. Dans une analyse très freudienne des mécanismes psychologiques de la quête du gain, Keynes affirme que celle-ci manifeste l'angoisse des individus face à l'avenir et à la mort. Aux yeux de l'économiste, ceux qui veulent devenir riches " cherchent toujours à conférer à leurs actes une immortalité empruntée et illusoire en reportant l'intérêt de ceux-ci plus avant dans le temps". Les richesses accumulées nous permettent de dilater le temps et nous apparaissent - à l'instar d'un père ou d'un dieu - comme une protection, quand le malheur découle en grande partie de l'absence de protection.

- Pour nous distinguer
Jean Baudrillard (20 - 21è siècles)

"Les objets, comme l'argent, ont une fonction première de signification de statut de leur possesseur, avant même leur fonction de satisfaction des besoins" écrit Baudrillard en 1976. Pour le sociologue, nous désirons acquérir de l'argent afin de nous distinguer au sein des échanges de marchandises. Cependant, il distingue les nouveaux riches, qui étalent leur fortune, des vrais possédants qui pratiquent le langage subtil de la "sous-consommation ostentatoire", affichant ainsi un sobriété qui passe d'autant plus pour de la vertu que le montant de leur fortune est élevé.

Samuel Lacroix - Pourquoi voulons-nous être riches - Philosophie magazine n°avril 2017
 

 

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Les animaux se contentent d'être agressifs, alors que nous, nous sommes capables de haine, de rester fixés de manière névrotique et tenace sur l'objet de notre détestation, auquel paradoxalement, nous tenons plus que tout. Pourquoi? Peut-être parce que nous avons refoulé, pour devenir des hommes, cette agressivité naturelle qui fait retour sous une autre forme.
La haine, c'est la métamorphose de l'agressivité animale en une passion tristement humaine. C'est, écrit Spinoza "la tristesse qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure". Lorsque je ne supporte pas la diminution de ma puissance d'exister, ma tristesse donc, et que je l'associe à un ou à des autres, aux étrangers par exemple, alors je commence à les haïr. Peu importe que les étrangers soient ou non la cause réelle de la diminution de ma puissance, je les hais dès lors que je me représente, que j'imagine ou que je fantasme leur relation à ma tristesse, à ma souffrance. C'est pourquoi il faut être humain pour haïr : être capable de ces représentations ou de ces fantasmes et même sombrer dedans jusqu'à devenir sourd aux arguments, aveugle au réel lui-même. S'il y a tant de haine, c'est que nous souffrons trop et sommes capables d'imaginer n'importe quelle cause à notre souffrance. Bien sûr, autrui a pu nous offenser réellement, mais si nous nous mettons à le haïr, au lieu de simplement l'agresser, le mépriser ou le fuir, nous nous enfermons nous-mêmes dans la prison de la haine et, finalement nous condamnons à n'en jamais sortir, comme si nous avions aussi de la haine pour nous-mêmes. Est-ce parce que nous nous haïssons de sentir en nous une telle haine?
Achille a beau avoir tué Hector, il traîne son cadavre derrière son char sans que cela l'apaise le moins du monde.
Mais s'il y a tant de haine, c'est aussi bien sûr parce qu'elle est instrumentalisée, voire fabriquée politiquement. Il n'y avait au Rwanda, aucune haine ancestrale entre Hutus et Tutsis, simplement des différends, des querelles qui ont été réinsérés dans un récit destiné à produire de la haine. ici encore, mais pour d'autres raisons, la haine n'est pas première. Elle est un résultat, une issue pathologique donnée au conflit interne qui habite un être de culture. C'est l'agressivité qui est première. refoulée, elle pourra être sublimée de belle manière dans l'art, l'élévation spirituelle, l'investigation intellectuelle...Ou de manière pathologique, obsessionnelle et douloureuse : dans la haine.

Pourquoi tant de haine - C.Pépin - Philosophie magazine n° mars 2017

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L'ère du "tout-digital"ferait de nous des empotés? Dépassant la séparation entre "manuel" et "intellectuel", l'anthropologue Tim Ingold réhabilite un savoir par le bout des doigts, qui reprend contact avec le grain des choses.
Parfois, c'est à se demander si nous avons des mains. Si elles servent encore vraiment. Nous excellons à pianoter sur les claviers, à tapoter sur les écrans des smartphones, mais éprouvons les pires difficultés à monter un meuble Ikea. Et si la dite "société de la connaissance" générait des empotés et des ignorants d'un nouveau genre, sans prise sur le réel?Tim Ingold dresse ce constat sur l'ère du tout-virtuel, du tout-digital et du réseau:
"Au moment-même où le monde entier est à portée de main, voilà qu'il semble nous glisser entre les doigts." Car voilà : "Nous n'apprenons qu'en faisant."
Faire, donc. Fabriquer, façonner, créer. Selon la conception courante, l'activité de faire se divise en deux étapes :d'abord une idée, une intention se présente, puis l'on passe à la réalisation, à la concrétisation du projet. Tel est le schéma hylémorphique : une forme est visualisée mentalement, et elle est imposée à une matière brute - séparation de la partie théorique et des travaux pratiques. Méthodiquement, Ingold déconstruit cette représentation, en s'outillant de références philosophiques et en charpentant son propos de nombreux exemples tirés des 4 A (Anthropologie, Archéologie, Art, Architecture). Chez lui, l'esprit n'a plus rien du planificateur souverain, il observe, tâtonne, improvise; la matière n'a plus rien d'inerte, de passif; elle vit, résiste, évolue. Faire implique une confluence, une "mise en correspondance" : le praticien se met à l'écoute du matériau qu'il travaille, s'ouvre à ses potentialités; tantôt il guide, tantôt il se laisse guider par le bois qu'il ponce, le verre qu'il polit, les fils de soie qu'il enchevêtre. C'est une sorte de dialogue ininterrompu, de "danse de l'animé" : Faire est un flux de forces et d'énergies combinées, un "processus de croissance" qui mène à l'émergence de formes.
Cette aventure des sens est également celle de la pensée. En un dépassement de l'antique dualisme du "manuel" et de l'intellectuel", il s'agit ici de "penser en agissant", avec ses doigts, avec ses pieds si la technique l'exige. Le travail de conception est contemporain et indissociable du déroulement patient, minutieux des gestes. A la toute fin de son livre, Ingold célèbre...les ânes, aussi humbles et têtus que vagabonds. Et pour cause : les vrais savants sont tous des ânes, obstinés, captivés et étonnés par ce monde où ils se trouvent.
Savoir, c'est toujours faire et inversement, c'est examiner et s'instruire du grain des choses.
Sagesse revendiquée du faire : ou quand la découverte de soi suppose de reprendre contact avec le monde, de se former à son école, et de se forger à son atelier. Demain, c'est décidé : fini Ikéa, je me choisis des planches d'un beau bois et m'en inspire pour inventer, ce faisant, ma propre bibliothèque.

TP en cinq objets:

- Une cathédrale médiévale :
Chef d'oeuvre de l'art gothique, la cathédrale de Chartres ne fut pas le "glorieux achèvement d'un architecte inconnu". Aucune maquette d'un architecte génial et solitaire n'a été retrouvée.
De manière générale, les édifices du Moyen-Age n'avaient pas de plan préétabli qui réduisait la construction à une simple exécution; leur édification était un "work in progress", un travail collectif qui n'était jamais considéré comme définitivement achevé.

- Un tumulus :
C'est un amas de pierre et de terre élevé au-dessus d'une tombe. Ce monticule invite à se situer par-delà nature et culture : il est à la fois culturel (il a une signification humaine, funéraire) et naturel, du fait de sa composition. Aussi, au gré des vents et des pluies, de l'intervention d'animaux il se modifie, s'enrichit de nouveaux dépôts. "Site de croissance et de régénération", le tumulus est un cas de forme émergeante, qui se fait.

-Un pot :
Dans l'art de la poterie, les mains modèlent l'argile par l'entremise du tour. Celui-ci est un "transducteur" : il opère la médiation entre les mouvements conscients de l'artisan et la matière, permettant la naissance de l'artefact. Devenir-argile de l'homme, devenir-humain de l'argile via l'outil : faire un pot relève de la symbiose, de la synergie, c'est un exemple de la mise en correspondance d'éléments.

Un dessin :
Sur un support, au crayon ou au pinceau, une ligne apparaît, sinue. Un dessin ne matérialise pas une image déjà donnée dans l'imagination ; il est plutôt la "trace d'un geste" par lequel l'artiste trace et suit la pente de ce qu'il élabore hic et unc. Révélée par le dessin, l'humanité de la main consiste à voir en celle-ci plus qu'un simple instrument; elle est une chose qui sent, qui dit, qui raconte une histoire et ouvre un monde.

M.Duru - Philosophie magazine n°fév.2017

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Peut-être y a-t-il dans ce plaisir une lucidité quant à la vérité de la condition humaine : nous sommes seuls et nous le resterons. Nous sommes seuls face à notre conscience comme nous sommes seuls à être ce que nous sommes. Nous resterons seuls le jour de notre mort  écrivait Pascal - qui était pourtant croyant - comme nous sommes seuls à ressentir ce que nous ressentons de cette manière qui n'est qu'à nous. Il n'y a rien de triste à cela : j'y vois même plutôt une occasion de réjouissance, la marque de notre unicité, et peut-être même de notre singularité. Sans cette solitude, nous serions incapables de moralité : même si je suis bien entouré, c'est le dialogue entre moi et moi-même qui fait de moi un être moral. Sans cette solitude, nous serions incapables aussi de réfléchir vraiment;la pensée, soutenait Platon est le "dialogue de l'âme avec elle-même".
Il faut que je sois seul pour que je puisse éprouver en moi la présence du multiple, entendre toutes ces voix discuter entre elles . Bien sûr, il faut aussi que je sois avec les autres pour pouvoir me développer, argumenter et progresser, mais c'est là tout le paradoxe de cet étrange animal : l'homme est seul et c'est en même temps un être de relations qui ne peut actualiser son humanité que par le lien aux autres. L'homme est bien, comme l'a affirmé Aristote, "un animal politique", un être qui, sans la relation aux autres, se trouverait comme déchu de son humanité. Mais cela ne l'empêche pas de demeurer essentiellement, - ontologiquement - seul face aux enjeux de son existence et à l'impératif de devenir soi.
D'ailleurs, c'est peut-être cette expérience partagée de la solitude essentielle qui nous rapproche le plus, nous permet de prendre la mesure de notre appartenance à une communauté des hommes. Peut-être que je suis seul, mais je ne suis pas seul à être seul. Nous sommes seuls : nous sommes tous seuls. Et c'est pourquoi nous sommes ensemble.
Cette manière d'être ensemble - qui peut prendre une forme esthétique, érotique, religieuse...- est peut-être la plus belle, la plus haute qui soit : nous mettons en commun nos solitudes sans nous leurrer pour autant sur le fait que nous n'en sortirons pas.
Voilà qui fait du bien , nous protège de l'isolement ou de l'esseulement, à ne pas confondre avec la solitude.

C.Pépin - Philosophie magazine n°fév.2017

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- PLATON((428-348 av. J.C)

Dans le Timée, Platon s'éloigne du panthéon grec pour imaginer un dieu créateur unique :
"Notre monde, qui est un vivant doué d'une âme pourvue d'intellect, a, en vérité, été engendré par la décision réfléchie d'un dieu."
Bon par nature, il ne ressemble à aucun vivant particulier mais plutôt à "l'ensemble auquel appartiennent tous les autres vivants à titre de parties."
Ce "démiurge" est donc du domaine des idées, comme le Juste, le Beau, le Vrai.

-AVERROES (1126-1198)

"Réfléchissez donc, ô vous qui êtes doués de clairvoyance" :
de cet énoncé divin, Averroès tire la nécessité d'appliquer à un dieu Artisan et "aux étants" les principes de la philosophie. S'inspirant d'Aristote, il propose le "syllogisme rationnel" comme outil le plus adapté à la démonstration. Philosophie et connaissance de Dieu sont liées, la logique donnant "accès à la porte à partir de laquelle la Révélation adresse aux hommes son appel à connaître Dieu."

- MAÏMONIDE (1138-1204)

Le philosophe et rabbin souligne les limites du raisonnement face au divin. Il s'interroge : le monde a-t-il été créé ou existe-t-il de toute éternité? " C'est un point où l'intelligence s'arrête", constate-t-il dans le Guide des égarés. Plus modestement, il entreprend de montrer que " la nouveauté du monde n'est point impossible." Seule l'hypothèse d'un dieu créateur permet en effet de sauver la notion centrale de miracle.

- THOMAS D'AQUIN (1225-1274)

Comment prouver l'existence de Dieu? Thomas d'Aquin, dans "La Somme contre les gentils", propose cinq voies d'accès. Pour éviter la régression à l'infini, il est indispensable de poser Dieu comme moteur et cause premiers de toutes choses. Le vrai et le bon se disséminant dans le monde, Dieu ne peut qu'en être le souverain.
Enfin, l'accord du divers en "un ordre unique" suppose un gouvernement unique, celui de Dieu.

- SPINOZA (1632-1677)

L'auteur de L'Ethique fait de Dieu un principe immanent, confondu avec la nature. Sa puissance se démarque des idées de providence ou de fatalité, elle est celle, créatrice et pure affirmation de soi, de la nature. "Deus sive natura" ("Dieu, soit la nature") résume-t-il : il est la cause première et l'unique cause libre tant de l'essence de toutes choses que de leur existence.
La perfection et la nécessité qui lui sont inhérentes s'appliquent donc aussi à la nature.

- LEIBNIZ (1646-1716)

L'évidence du mal entre en contradiction avec les idées de perfection et de bonté divines. Dans ses Essais de Théodicée, Leibniz explique que les hommes ne disposent pas du plan d'ensemble qui correspond au calcul d'un Dieu mathématicien du meilleur des mondes possibles, parmi une infinité de possibilités :"Cette suprême sagesse, jointe à une bonté qui n'est pas moins infinie qu'elle, n'a pu manquer de choisir le meilleur."

- WEIL (1909-1943)

"Par sa parfaite obéissance la matière mérite d'être aimée par ceux qui aiment son Maître": la philosophe et mystique transforme la nécessité en obéissance à un Maître, Dieu. Dans un monde où règne la pesanteur, s'en détourner revient à devenir "une chose, une pierre qui tombe." Cela dit, "la créature" ne peut pas choisir d'obéir ou de désobéir, elle ne peut que "désirer l'obéissance ou ne pas la désirer".
La grâce se confond avec le désir, l'amour de la nécessité.

7 conceptions du religieux - Philosophie magazine n°déc.janv. 2017

 

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L'élection de Donald Trump à la présidence de la première puissance mondiale a provoqué la stupéfaction de la plupart des analystes - qui ne l'avaient pas prévue ni même vraiment envisagée. Que fera ce magnat de l'immobilier et homme de médias à partir de son entrée en fonction le 20 janvier? Appliquera-t-il scrupuleusement son programme protectionniste et opposé à l'immigration? Oubliera-t-il tout ce qu'il a promis pendant la campagne électorale? Sera-t-il fidèle à son image de personne incontrôlable ou sera-t-il neutralisé par l'administration et les institutions? Faute d'être en mesure de prédire l'avenir, on peut tenter de comprendre la logique de ce qui se passe aux Etats-Unis. Et si nous nous mettions dans la peau de grands penseurs qui, même disparus depuis longtemps auraient un avis éclairant sur la question? Imaginons quelle serait leur grille de lecture du bouleversement que le monde est en train de vivre :
Pour l'écrivain russe Fiodor Dostoïevski (1821-1881), le vote Trump montrerait que les peuples peuvent aller contre leurs intérêts rationnels juste pour le plaisir d'envoyer balader le système
Pour l'économiste britannique David Ricardo ( 1772-1823), c'est tout un processus engagé avec la théorie du commerce international - qui justifie la mondialisation libérale - qui pourrait être ébranlé par le retour en force du protectionnisme.
Selon le théoricien des médias canadien Marshall Mac Luhan (1911-1980) , les messages politiques sont indissociables de leurs supports de diffusion , et le triomphe de Trump mettrait en lumière les facettes obscures du Web.
Pour le philosophe allemand Carl Schmitt, (1888-1985) , enfin, la politique est avant tout affaire de désignation de l'ami et de l'ennemi. L'arrivée au pouvoir d'un homme qui ne cache pas sa sympathie pour Vladimir Poutine pourrait changer la donne géo-politique globale. Pour entrer dans l'inconnu, mieux vaut se faire accompagner de quelques philosophes...

Introduction de l'article Trump power - 4 clés pour comprendre - Philosophie magazine n°  déc- janvier

 

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