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Le blog de Ritournelle

Travail et numérique

Ritournelle

Qu'est-ce qui fait d'une activité une profession? Cette question est au coeur de la décision étonnante que vient de rendre le tribunal correctionnel de Paris dans le contentieux qui oppose chauffeurs de taxi et Etat à la société Uber -plate-forme de mise en relation entre clients et chauffeurs professionnels de voitures de transport avec chauffeurs (VTC) ou chauffeurs sans qualification (Uber pop). Fondée en Californie en 2009, valorisée à 41 mililards de dollars, en service dans plus de 290 villes, la bien nommée société Uber (Uber signifie supérieur en allemand) a connu un succès foudroyant en introduisant la dérégulation la plus sauvage dans une profession qui reste très codifiée. En France, le nombre de chauffeurs et d'heures de travail reste limité, l'achat d'une licence à un ancien chauffeur avoisine souvent les 300 000 euros , le Certificat de capacité professionnelle est une vraie épreuve et les pourcentages reversés aux sociétés de taxi sont importants.
En regard, la possibilité pour le premier venu (dans le cas d'Uber Pop) d'utiliser sa voiture pour se charger, via un simple clic sur un smartphone, d'une course rémunérée à un tarif très avantageux, fait exploser tous les usages. C'est dire combien la première décision de la justice en la matière était attendue. Or, qu'a-t-elle dit? Se référant à la définition de la profession de chauffeur de taxi, par la loi -"stationner et circuler sur la voie publique en quête de clients" -, le tribunal constate l'absence de stationnement et de "maraude". De fait : le chauffeur transportait une personne avec laquelle il était rentré en contact par le truchement d'une application téléphonique. En conséquence, le tribunal rejette le délit d'exercice illégal de la profession. résultat : les chauffeurs de taxi sont furieux et l'Etat dépassé par une entreprise décidée à créer un vrai marché dérégulé. Si le parquet va très probablement faire appel et que la jurisprudence n'est pas encore établie, ce jugement laisse cependant songeur. Ne repose-t-il pas sur l'hypothèse qu'un échange commercial intermittent réalisé par le biais d'Internet ne consitue pas une véritable activité commerciale?
Quelles conséquences pourraient avoir ce principe s'il était généralisé? Nous assistons à la multiplication d'applications numériques qui permettent de nouer des relations commerciales intermittentes. Avec Airbnb, vous vous muez en hôtelier en louant occasionnellement votre appartement . Avec Le Bon Coin, vous pouvez vous improviser antiquaire en proposant à la vente des meubles de vos aïeux. Imaginons que ces usages se généralisent et que certains trouvent là leur source principale de revenus. Ne serait-ce pas l'idée même que l'on se fait du travail qui serait métamorphosée? Mieux, ne serait-ce pas la journée de travail qui éclaterait? L'individu aurait la possibilité de se faire chauffeur de taxi le matin, antiquaire l'après-midi, hôtelier le soir. Voilà la forme, sans doute utopique, que pourrait prendre le travail dans une société totalement affranchie, grâce au marché, des réglementations qui font d'une activité une profession. Il est amusant de constater que cette utopie ressemblerait trait pour trait à l'image que Karl Marx faisait du travailleur dans la société communiste. Dans l'un des rares passages de son oeuvre où il définit concrètement le communisme, il écrit :" Dans la société communiste, personne n'est enfermé dans un cercle exclusif d'activités et chacun peut se former dans n'importe quelle branche de son choix; c'est la société qui règle la production générale et qui me permet ainsi de faire aujourd'hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de m'occuper d'élevage le soir et de m'adonner à la critique après le repas, selon que j'en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger, ou critique." Avec Uber, nous touchons ainsi le point où utopie libérale et utopie communiste se rejoignent.

M.L - Uber et les métamorphoses du travail - Philosophie magazine été 2015

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