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Le blog de Ritournelle

Dévalorisation de la gentillesse

Ritournelle

Je songe à ce proverbe normand – « gentillesse n’a qu’un œil » – qui associe la gentillesse à une vision limitée, tandis que, le plus souvent, on prête au méchant toutes les qualités : intelligence, perspicacité, talent stratégique, etc. Cette dévalorisation de la gentillesse, assimilée à la mièvrerie, peut s’éclairer de plusieurs manières.
L’histoire de la philosophie est marquée par une conception pessimiste de la nature humaine : si l’homme est, comme l’écrit Hobbes, « un loup pour l’homme », il risque fort d’être entravé dans ses luttes et sa compétition par un excès de gentillesse.
La dévalorisation de la gentillesse durera donc tant que nous persisterons à accorder plus d’importance, au sein de la nature humaine, à l’agressivité ou à l’égoïsme plutôt qu’à l’empathie ou à l’altruisme.
L’idéologie libérale triomphante contribue elle aussi au mépris de la gentillesse, mais associée à ce que je serais tenté d’appeler un pseudo-réalisme égalitariste : « Si la vie est dure et la compétition âpre, nous n’allons pas en plus nous encombrer d’altruisme ou de gentillesse. Au fond, nous sommes tous logés à la même enseigne, la difficulté de la vie nous obligeant à écraser les autres pour tenter de nous en sortir. » La dévalorisation de la gentillesse cessera donc quand nous retrouverons une manière d’esprit aristocratique : vouloir réussir, pourquoi pas, mais en réussissant aussi à être quelqu’un de bien, qui voit en autrui autre chose qu’un rival, un obstacle ou un marchepied.
Bien réussir, mais sans mal se comporter, voilà l’enjeu : la gentillesse ainsi comprise rappelle alors plutôt le gentilhomme que la mièvrerie, ainsi que le montre Emmanuel Jaffelin dans son Petit Éloge de la gentillesse (François Bourin Éditeur, 2011).
La dévalorisation de la gentillesse véhicule une certaine idée du pouvoir : mon pouvoir est grand de ce que je retire aux autres. On peut pourtant penser le contraire : mon pouvoir est grand de ce que je donne aux autres.
Comment, sans cette idée du pouvoir – avoir du pouvoir, c’est donner du pouvoir –, comprendre l’efficacité de la délégation, l’art du gouvernement des hommes ou même le charisme ?
Être gentil ne relève pas simplement d’une logique de pouvoir : c’est avant tout se soucier de l’autre, se réjouir de son bonheur. Mais on peut aussi revaloriser la gentillesse en montrant qu’il y a quelque chose de noble, de généreux – de gentil en ce sens redéfini – dans la manière dont on accroît le pouvoir de l’autre tout en accroissant le sien. 

Pourquoi la gentillesse est-elle dévalorisée? - C.Pépin - Philosophie magazine n°mars 2020

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Commentaires
C
Intéressant cet article....
Répondre
R
Oui cette réflexion est très juste. L'être humain a du chemin à faire pour s'améliorer...