Condition humaine et bonheur
On vieillit, on meurt, on est tous voués à la solitude et à une demande d'amour à la fois inextinguible et toujours insatisfaite! Nous rêvons d'infini et de succès. Nous sommes condamnés à la finitude et à l'échec. J'aime cette autre formule de Sartre :
"L'histoire d'une vie, quelle qu'elle soit, est l'histoire d'un échec."
Mon ami Luc Ferry a intitulé l'un de ses livres Qu'est-ce qu'une vie réussie? Drôle d'idée! Je ne me vois pas dire que j'ai réussi ma vie, cela me semblerait une niaiserie. Les tragiques grecs avaient bien saisi que l'être humain n'est pas fait pour le bonheur ou la réussite, et c'est aussi une leçon de Pascal lorsqu'il écrit : "Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre; et , nous disposant à être heureux, il est inévitable que nous le soyons jamais." Cet "inévitable" pèse lourd ! Pascal est-il un mélancolique? Sans doute! Mais il est surtout quelqu'un de lucide sur la condition humaine : nous sommes incapables d'être heureux - c'est ce qu'il appelle la misère de l'homme - et nous faisons tout pour l'oublier - c'est ce qu'il appelle le divertissement. Cela n'empêche pas d'aimer la vie ! Je n'ai jamais eu de pulsion suicidaire. Je suis content de vivre et souhaite mourir le plus tard possible. Ne confondons pas la mélancolie, au sens ordinaire du mot, avec la psychose maniaco-dépressive!
Victor Hugo écrit joliment : "La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste." Cette phrase me parle beaucoup. Il y a une forme de tristesse que nous recevons tous en partage, et qui n'est pas pathologique : elle est liée au tragique de notre condition.
Extrait d'interview d'André Comte-Sponville - Dossier Peut-on être lucide et heureux? Philosophie magazine n°juillet-août 2022