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Le blog de Ritournelle

La petite bonne - Bérénice Pichat

Ritournelle

Ce roman, qui a reçu le Prix de Libraires 2025, nous plonge dans les années 30, chez les Daniel, une famille bourgeoise de la région parisienne. Le mari, Blaise, autrefois pianiste de talent, est revenu défiguré et mutilé de la bataille de la Somme. Confiné dans sa chambre, il a perdu le goût de vivre. Sa femme Alexandrine, qui a été follement éprise de lui, est devenue une épouse sacrificielle , dont le quotidien est occupé par cet homme sans membres inférieurs et sans mains qu'elle ne peut pas montrer. Lorsque la petite bonne arrive au service du couple, elle est impressionnée par son mutisme, ne sait pas trop comment communiquer avec lui, mais elle accomplit les tâches qui lui sont assignées, le laver et le nourrir, sans contester.
Blaise, qui a un projet en tête, encourage sa femme à sortir, il ne veut pas lui faire porter le poids de sa souffrance. Alors quand Irène, la meilleure amie d'Alexandrine, lui propose de venir passer un week-end à la campagne, elle finit par accepter, en laissant son mari aux soins de la petite bonne. S'installe un huis clos entre ces deux personnages éprouvés par la vie, chacun avec ses blessures, ses peurs, sa solitude, ses frustrations. Cette intimité imposée entre deux êtres de milieux sociaux différents suscite un rapprochement , un échange émouvant ; au-delà des mots, ce sont les corps qui s'expriment; tous deux abîmés par des événements traumatiques; cependant, celui de Blaise est toujours en connexion avec ce qui le nourrit depuis toujours, la musique, et celui de la petite bonne renaît avec ces disques que Blaise lui fait installer sur le gramophone : cette communion efface leurs différences culturelles et sociales. Un moment de grâce tout en sensualité et poésie qui recule le projet funeste de Blaise.
De son côté, Alexandrine est déçue par le comportement d'Irène pendant son séjour à la campagne, ce qui la fait culpabiliser d'avoir laissé  son mari seul. Elle revient plus tôt que prévu...
La fin du roman, inattendue mais logique, remet les choses à leur juste place.
Bérénice Pichat brosse de magnifiques portraits psychologiques de ces 3 personnages bouleversants aux âmes meurtries. Mais ce qui fait l'originalité du livre, c'est sa forme faisant
alterner prose et vers libres pour donner du rythme au récit. Blaise et Alexandrine s'expriment en phrases longues dans un style conforme à leur éducation. Les phrases courtes sous forme de vers libres conviennent davantage à la petite bonne dont les journées sont bien remplies;  elles traduisent spontanément ses contraintes, sa fatigue, mais aussi ses colères, ses désirs. 
Voilà un livre étonnant, subtil et intense, à découvrir absolument!
 

"Allumer le feu
cuire la nourriture
laver leur linge
leur vaisselle
C'est nous
tout ça
Sans nous
ils seraient perdus
nus
affamés
Nous veillons sur leurs jeux
comme des parents dur leurs enfants

Ils voudraient croire qu'ils sont grands
Ne leur montre pas
à quel point nous leur sommes nécessaires
Ca les vexerait
terriblement
Contente-toi de savourer
Ces moments où tu sais bien que c'est toi
qui les nourrit."

 

"Son corps est fatigué, mais son cerveau tout excité. Il résonne de trompettes, accompagnées d'un orchestre de cordes, lui-même soutenu par de nombreuses percussions. L'ensemble est enlevé, joyeux. Une symphonie inespérée en train de renaître. Il retrouve les sensations perdues, mais elles lui paraissent plus fortes, plus colorées qu'avant. Le travail à prévoir s'annonce colossal. Cela ne l'inquiète pas, au contraire. Il sent grandir en lui un appétit tout neuf. Il rêve : elle deviendra ses mains, il fera d'elle son élève, sa secrétaire. A cet instant, il a remisé toute idée de mort. C'était une grossière erreur. Cette jeune femme peut le rendre immortel."

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