Justice et peuple
En cette période où la justice a à juger fréquemment toute sorte de délits, on peut se demander quel rôle peut jouer l’avis du peuple. Depuis le siècle des Lumières, les philosophes et sociologues font l’éloge du jury populaire au nom de la lutte contre le corporatisme judiciaire, mais critiquent aussi la foi excessive placée dans le jugement d’une poignée d’individus tirés au sort.
Montesquieu (1689-1755) voit dans le jury populaire une alternative au corps des magistrats. Selon lui, comme il l’affirme dans l’Esprit des Lois, la puissance de juger de ce tribunal n’est attachée ni à un certain état, ni à une profession, elle est donc invisible et nulle.
Le philosophe italien Beccaria (1738-1794) dans le traité Des délits et des peines fait l’éloge du jugement par les pairs et du bon sens des jurés, moins trompeur que tout le savoir d’un juge, accoutumé à ne chercher partout que des coupables, et à tout ramener au système qu’il s’est fait d’après ses études. Heureuses les nations chez qui la connaissance des lois ne serait pas une science.
Au XIXè siècle, Georg Hegel (1770-1831) préconise le « droit de la conscience » comme argument en faveur du jury : quand une classe s’approprie « la connaissance du droit et la possibilité de poursuivre son droit », elle place les autres individus dans une espèce de tutelle et même d’esclavage, car le droit qu’ils obtiennent est pour eux un destin extérieur.
Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans De la démocratie en Amérique, recommande l’usage le plus large possible du jury, au civil comme au pénal : « Je ne sais si le jury est utile à ceux qui ont des procès, mais je suis sûr qu’il est utile à ceux qui les jugent. Je le regarde comme un moyen les plus efficaces dont peut se servir la société pour l’éducation du peuple. »
Par contre d’autres penseurs vont s’opposer à ces théories assez vite. Le sociologue Gabriel Tarde (1843-1904) voit dans l’éloge du jury, « détestable institution née de l’anglomanie du dernier siècle », une superstition comparable à celle qui faisait des aveux arrachés sous la torture une preuve décisive. Il croit en l’expert, antidote du juré et bientôt son successeur.
En 1913, le philosophe Henri Bergson (1859-1941) interrogé par la presse au sujet du jury qui, à l’époque ne se prononce que sur la culpabilité et siège sans juges, déplore son dédain pour « l’intérêt social » : « Le juré se sent ou se croit tout-puissant. Il n’a de comptes à rendre à personne. Il n’a pas à donner de raisons. Il n’est pas strictement obligé de délibérer.
Extraits de l’article Le peuple est-il un bon juge ?A.A et J-M.P – Philosophie magazine été 2025