La lumière vacillante - Nino Haratischwili
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Je découvre Nino Haratischwili, écrivaine allemande d'origine géorgienne, avec ce livre qui est son second roman à succès, après La huitième vie, paru en 2017. Partie pour l'Allemagne à l'âge de 10 ans, pendant la dissolution de l'Urss, elle a voulu rassembler ses souvenirs et ceux de ses proches pour faire de cette période difficile pour son pays natal un récit personnel, mais non autobiographique.
A la fin des années 80, alors que la Géorgie est encore l'une des 15 républiques soviétiques, quatre fillettes, Keto, Ira, Dina et Nene , voisines d'immeuble dans un quartier hétéroclite de la capitale Tbilissi, forment "un bloc indestructible". Elles se retrouvent trente ans plus tard à Bruxelles pour l'exposition de photos de l'une d'elles, Dina, devenue reporter de guerre, décédée depuis peu.
Keto, la narratrice saisit l'opportunité de l'exposition pour remonter dans le passé en exhumant des souvenirs communs, souvent douloureux. De l'enfance, ils reste des anecdotes qui dévoilent des personnalités différentes de ces filles prêtes à toutes les espiègleries, mais unies par un solide lien d'amitié : Keto est plutôt intravertie, possède dès l'enfance un penchant pour le dessin, Ira est une élève brillante promise à un bel avenir, Dina est la délurée, la rebelle du groupe que rien n'effraie et Nene c'est la nièce d'un patron de la pègre, séductrice obsédée par son apparence extérieure. C'est l'âge où naissent les premières histoires d'amour entre membres de ces familles, dont certaines sont liées à des trafics. Car progressivement, le climat politique change avec la Perestroika à partir de 1985 et l'espoir véhiculé par l'indépendance disparaît. Il faut faire face à la guerre civile, au chaos et au tourbillon de violence engendré par cette situation. Les partisans du président géorgien sont poursuivis, les armes circulent et la peur aussi.
Un soir, alors que les filles décident d'aller au zoo, fermé à cette heure; voulant se mettre à l'abri des tirs des miliciens, sous l'impulsion de Dina, la plus hardie, elles empruntent des passages secrets qui les mènent face à deux hommes armés. Près d'eux , un mort et un autre homme qu'ils sont en train de torturer. La peur au ventre, les filles se demandent quel va être leur sort. mais surtout, elles veulent sauver celui qui souffre sous les coups. Dina propose alors un marché aux deux hommes : libérer leur victime contre de l'argent. A cette période où tout se négocie avec des billets, le pari est gagné, mais l'angoisse a été telle que Keto s'éloigne pour vomir, un cliché que Dina prend sur le vif. Cet épisode marquant va contribuer à mettre à mal leur belle amitié, l'argent étant destiné initialement à la libération du frère de Keto. Suivront d'autres événements qui susciteront des trahisons aux autres et à elles-mêmes , accompagnées de désir de vengeance. Autant d'événements induits par la question : Faut-il être fidèle à ses idéaux, à ses engagements ou à sa famille au risque de perdre l'être aimé?
L'exposition retrace tout ce que ces héroïnes ont partagé, les drames comme les histoires d'amour et malgré les désillusions, les ressentiments, leur amitié a résisté à toute la violence qu'elles ont subie, la guerre, la mort de proches, la corruption, la mafia.
A travers ces quatre personnages, Nino Haratischwili brosse le portrait sans complaisance de la Géorgie des années 80 et 90, en mettant l'accent sur la transformation brutale de la société, en rendant hommage au courage des femmes qui ont fait face à la violence de l'Histoire, à celle des hommes, qui ont dû lutter contre des traditions patriarcales, machistes, dans des conditions de grande précarité pour sauver leurs familles. Leur solidarité les a sauvées.
C'est une belle histoire d'amitié féminine, à la fois passionnelle, destructrice mais aussi salvatrice, qui peut faire penser à celle de L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante, dans un contexte politique très différent.
Intéressant et fort!
"Notre pays a toujours sympathisé avec les Robin des bois de ce monde, avec les antihéros et les antisystèmes, et il est rempli de cette aspiration rebelle du petit peuple à la liberté et des mythes sur sa propre insoumission. C'est l'éternelle histoire de l'homme simple qui entre en guerre contre un appareil surpuissant. Notre société à deux vitesses regorge de marginaux et de réfractaires qui n'ont pas voulu se mettre au service d'un Etat mensonger, afin de rester honorables, oubliant que le chemin qui mène au boycott en passant par le refus et la démarcation aboutit inévitablement à la criminalité."