Kolkhoze - Emmanuel Carrère
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Prix Médicis 2025, ce dernier livre d’Emmanuel Carrère revient sur l’histoire de sa famille, un an après le décès de ses deux parents. Livre de deuil, empreint de nostalgie, d’admiration, mais aussi enquête généalogique sur des origines qui mènent du Caucase à la France, du 19e siècle à nos jours, à laquelle s’ajoute une analyse critique du monde d’aujourd’hui.
Hélène Carrère d’Encausse , née Zourabichvili, décédée en août 2023, était une femme forte, ambitieuse, très intelligente, issue d’une famille de russes blancs, géorgienne par son père et germano-russe par sa mère, parvenue à force de volonté à « être dans la lumière ». Après avoir tenté d’être comédienne et fait de solides études, elle enseigne à l’université , devient historienne spécialiste de la Russie tsariste et du monde soviétique, et également pendant 25 ans secrétaire de l’Académie française.
Louis Carrère d’Encausse , né dans une famille bourgeoise bordelaise, avec des origines quelque peu aristocratiques, économiste recyclé dans les assurances, passionné de généalogie, a suivi un chemin plus modeste. Il a rencontré Hélène à Bordeaux alors qu’elle accompagnait son jeune frère Nicolas au cours de piano donné par sa mère . Le couple s’est marié rapidement puis a donné naissance à trois enfants, Emmanuel, l’aîné et deux filles, Nathalie et Marina, connue pour ses émissions médicales télévisées.
Dans sa quête incessante de vérité, Emmanuel dresse un portrait d’Hélène qu’il estime juste, même si celle-ci n’aurait certainement pas apprécié certains détails. Comme il l’affirme lui-même, « on ne peut pas faire un portrait sans qu’il y ait des ombres aussi ». C’était une mère merveilleuse pour ses enfants , joyeuse, tendre et protectrice qui faisait kolkhoze avec ses enfants dans son lit lorsque son mari était en voyage d’affaires. Elle ne se plaignait jamais , selon la devise « Never complain, never explain », mais par la suite, elle s’est montrée plus distante avec sa famille, notamment avec son mari qui n’a jamais accepté qu’elle le quitte alors qu’elle aimait un autre homme. Par ailleurs, dans sa jeunesse, elle a fréquenté les écrivains fascistes Robert Brasillach et Maurice Bardèche, admiré Vladimir Poutine dont elle n’a pas compris le comportement vis à vis de l’Ukraine, aimait côtoyer les puissants, apparaître dans les médias.
Il y avait certainement en elle le désir de venger son père, un être fantasque, bipolaire, collabo, disparu à la Libération, certainement fusillé. La révélation de ce fait dans le « Roman russe » de son fils les avait d’ailleurs fâchés pendant un certain temps . Elle a appris le mensonge très tôt, ne serait-ce que pour cacher à son jeune frère la disparition de leur père.
Le père, Louis, était complètement admiratif de sa femme dont il a voulu retracer l’arbre généalogique dans la Russie des Tsars. Pourtant, Hélène n’a jamais été intéressée par ses racines géorgiennes , elle a privilégié la culture et l’Histoire russes. La situation actuelle fait que son fils s’est ouvert à sa culture d’origine pour mettre en retrait son penchant pour la Russie , ce pays dont il n’accepte plus le comportement de son dirigeant, même s’il y a conservé des liens . Il a fait plusieurs voyages en vue de reportages et rencontré sa cousine Salomé Zouratichvili, diplomate française devenue présidente de la Géorgie de 2019 à 2024, une femme attachée à ses valeurs et déterminée, ayant de nombreux points communs avec Hélène.
Il y a eu jusqu’au dernier moment beaucoup de tendresse entre mère et fils, les derniers instants sont particulièrement émouvants, avec les enfants réunis autour d’elle, pour « faire kolkhoze » une dernière fois.
L’admiration profonde mais ambivalente d’un fils pour sa mère, se transforme en tendresse pour ce père dont la fidélité et la souffrance silencieuse ont rempli la vie ."Je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père."Avec cette prose fluide qui le caractérise, Emmanuel Carrère nous emporte dans cette saga familiale en passant d’un registre à l’autre, de sa propre vie avec ses lectures, ses amitiés, sa maladie, à celle de ses deux parents, ainsi qu’à l’état du monde avec la guerre en Ukraine, il nous confie ses intuitions comme ses doutes avec toujours la même sincérité, la même sensibilité.
Un grand livre, à lire sans hésitation !
« La dissonance cognitive était une caractéristique majeure de la vie en Union soviétique où toute la société se soumet à un credo qui contredit à chaque instant la réalité, et où il faut pour survivre croire le credo, pas la réalité. Dans cet univers dystopique, tout est inversé : la pénurie s’appelle prospérité, la terreur confiance, la délation camaraderie et le mensonge vérité. »
« Elle me décrivait la grande opposition qui parcourt la littérature russe entre occidentalistes et slavophiles. D’un côté, ceux qui veulent arrimer la Russie à l’Occident, aux Lumières, au progrès : Catherine II qui correspondait avec Diderot, Tourgueniev qui était le meilleur ami de Flaubert. De l’autre, ceux qui croient à une tout autre vocation de la Russie : mystique, asiatique, fortifiée contre les valeurs rationnelles et frivoles de l’Occident. Ceux-là ont développé le concept particulièrement fumeux de la troisième Rome. La première Rome, c’était la Rome antique, la deuxième la Constantinople byzantine, et la troisième sera Moscou. »