Fjord
Deuxième palme d'or du cinéaste roumain Cristian Mungiu, ce film aborde un sujet important, celui de l'éducation des enfants, vu à travers le prisme de sociétés aux cultures différentes. Il est inspiré de plusieurs affaires rapportées dans la presse ayant mis en opposition des valeurs traditionnelles et progressistes. Le cinéaste pense que la radicalisation de nos idées est monnaie courante actuellement et qu'elle se traduit par l'arrivée des extrêmes dans le débat public. Pour cette raison, il a tenté de nuancer nos opinions ou de les remettre en question en confrontant deux idéologies de cultures bien opposées.
Un couple mixte, lui est roumain, elle norvégienne, s'installe dans un village perdu au bout d'un fjord avec leurs cinq enfants. Ils sont très pieux, les prières font partie de leur quotidien. Mihai trouve un travail dans l'informatique, Lisbeth s'occupe des enfants. Ils ont pour voisins le directeur de l'établissement où sont scolarisés les aînés des enfants, et sa femme, avocate. Les adolescentes des deux familles deviennent amies rapidement. L'enseignante de sport remarque que les épaules d'Elia sont recouvertes de bleus et le signale au directeur. Le processus est enclenché : survient alors l'Aide à l'enfance qui va enquêter pour savoir si la jeune fille a reçu des coups, puis elle va d'office enlever tous les enfants à leurs parents jusqu'au procès.
Le couple Gheorghiou suscite la suspicion de la part des habitants du village très éloignés de leurs pratiques religieuses et de leurs méthodes éducatives. Dans la première partie du film, les principes éducatifs roumains laissent supposer de la rigueur, la fessée étant considérée comme normale pour le bien des enfants. Mais peu à peu, la communauté norvégienne, tout en se disant progressiste, s'avère méfiante, elle montre ses limites face à l'étranger dont elle n'accepte pas les valeurs. Et cette intolérance mène à la violence, à la haine, ce que nos sociétés occidentales prouvent au quotidien. Les enfants en sont les premières victimes.
"La vie est ambiguë, et si on veut filmer la vie, il faut montrer cette ambiguïté. Le cinéma doit nous amener à remettre en cause nos opinions, à nous questionner sur nos valeurs et sur nos pensées. Nous vivons dans un monde où nous sommes dépossédés de notre liberté de pensée et c'est important de ne pas être soumis à la pensée dominante, de se demander quelles sont nos véritables propres valeurs."
Avec une mise en scène parfaitement maîtrisée, à la manière d'un thriller, ce film interroge, déroute, laisse dubitatif. On ne sait pas d'où vient le Mal. Les bleus d'Elia sont-ils dus à une chute ou aux coups de son père? Quant à son amie Noora, la fille du directeur, pourquoi couvre-t-elle son corps lorsque son père rentre dans sa chambre? Pourquoi se taillade-t-elle les veines devant ses nouveaux amis? Autant d'indices qui sèment le doute...
L'interprétation de Sebastian San et Renate Reinsve est particulièrement brillante. Les deux acteurs donnent au scénario toute sa profondeur et son émotion. Et les décors somptueux des montagnes norvégiennes enneigées ajoutent mystère et beauté à l'intrigue.
Un film à voir, assurément, mais est-il vraiment neutre?
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