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Le blog de Ritournelle

Les années 60-70 se sont déroulées sous le double signe de l'intensité et de l'authenticité : il fallait vivre sa vie et non pas celle des autres, et la vivre sans temps mort, sans entraves.A chacun était promis un destin unique qui devait se dérouler dans les hautes sphères de la sensibilité. Une existence meilleure nous attendait pourvu que nous nous débarrassions des tutelles absurdes de la bourgeoisie, elle-même assujettie aux rythmes de l'économie capitaliste. Le bourgeois n'est pas simplement confit dans l'ennui et la bonne conscience, il imprime à la société ses propres valeurs, la satisfaction de soi, la régularité, le labeur, le goût du calcul, de la froide rationalité. Il fallait donc, pour contester son empire, adopter la voie de la rébellion, du plaisir, de la quête du frisson contre la médiocrité régnante. Tous les rêves des années lyriques - changer la vie, changer le monde - devaient se réaliser ici et maintenant en cette période précise de l'humanité du monde. Nous allions construire individuellement et collectivement un chemin à nul autre pareil où toutes les possibilités de l'être humain allaient enfin s'épanouir. Héritiers des surréalistes et des situationnistes, nous adoptions d'emblée les mythologies du paroxysme, de la plus haute plénitude jointe à la plus large expérience.
Avec le temps, il nous revient de faire une double découverte : le mot d'ordre de l'accomplissement était devenu le slogan de la nouvelle classe dominante, laquelle avait épousé les valeurs de la contestation pour élargir son emprise. "Deviens ce que tu es", cet aphorisme nietzschéen est désormais inscrit aux frontons des entreprises, affecté comme un mantra aux ressources humaines. Terrible ruse de l'homme. Le bourgeois n'est plus seulement cet être sévère qui travaille et s'adonne à l'ascèse, il est aussi un sybarite qui nous commande de s'amuser et de consommer. L'hédonisme est la nouvelle idéologie promue par le marché pour étendre son emprise. Du coup, ce qui semblait révolutionnaire paraît trompeur et ne préparer qu'un nouveau conformisme. Autre constatation : bien avant nous, des écrivains, des philosophes, pressentant ce nouveau régime des affects, la subversion d'hier devenue la norme du jour, avaient choisi de se conduire en dissidents de l'existence, opposant à l'hystérie de l'épanouissement une ascèse de l'anéantissement. Dans une époque de progrès et d'hédonisme, ils incarnaient les oiseaux de mauvaise augure qui taillent en pièces l'optimisme officiel et refusent de se lever pour aller vers la liberté. L'homme était en marche, ils faisaient un pas de côté pour ne pas se laisser entraîner dans le mouvement.

Pascal Bruckner - Extrait d'article du dossier Comment savoir ce que l'on veut vraiment?-Philosophie magazine n° été 2014

Published by Ritournelle - - Un peu de culture

commentaires

Marco Carbocci 28/07/2014 14:12

Redoutablement limpide.

Le blog de Ritournelle

Mes photos, mes coups de coeur en littérature et au ciné, les auteurs et artistes que j'admire,mes productions personnelles et une pincée d'humour...

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